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Le sacre de Nijinski

Publié le 11 sept.. 2010
, par Alexandre Minel
| 2 commentaires

29 mai 1913: le fraîchement inauguré Théâtre des Champs-Elysées accueille la nouvelle création d’Igor Stravinski, Le Sacre du Printemps, chorégraphié par Vaslav Nijinski. Depuis 1909, la compagnie des Ballets Russes, menée par Serge de Diaghilev, enchante le public parisien. Mais ce soir de mai 1913, l'habituelle candeur du spectacle cède sa place à une atmosphère tout à fait belliqueuse entre princesses, mondains, journalistes et autres artistes composant l'assistance...

A peine Pierre Monteux dresse-t-il sa baguette de chef d'orchestre que le public commence à s'agiter. Et les ricanements et autres moqueries se muent en épouvantable vacarme dès que la quarantaine de danseurs entrent sur scène. Aux cris et sifflements s'ajoutent valses de gifles et crachats sur les visages des uns et des autres. Les lustres du théâtre se rallument et se ré-éteignent pour calmer le public. En vain. La musique devenue inaudible, Nijinski tente depuis les coulisses, fébrilement debout sur une chaise, de marquer la mesure à ses danseurs. Un peu plus tard, la soirée s'achève, enfin. Le théâtre est déserté. Le combat reprendra le lendemain dans la presse, avec des critiques assassines tant à l'encontre du compositeur que du chorégraphe. Le Sacre du Printemps a pourtant révolutionné l'Histoire de la musique et de la danse.

La musique d'abord. Dans les deux actes, l'esprit métaphysique et abstrait des rites païens russes prennent le pas sur la traditionnelle féérie des Ballets. Les accords parfaits et harmoniques s’inclinent face aux mesures inégales et répétitives. Jamais autant de cuivres et percussions n'avaient été sollicités pour un ballet. La dureté musicale de l'œuvre déchaîne la sévérité des critiques, avant de rencontrer l’ovation l'année suivante. Le génie de Stravinski est officiellement reconnu.

La danse ensuite. En accord avec les rythmes de Stravinski, Nijinski a imaginé une chorégraphie saccadée. Adieu arabesques et parfaites symétries. Place à d’amples sautillements, des piétinements, avec des jambes toujours raidies, qui agitent des danseurs dont les têtes recourbées se secouent frénétiquement. Initialement formés à l'Ecole Impériale de Saint-Pétersbourg, ces danseurs furent finalement parmi les premiers interprètes de la danse contemporaine... Mais le génie de Nijinski ne rencontre qu’une infime reconnaissance. Sept représentations plus tard, la chorégraphie quitte à jamais le répertoire des Ballets Russes. Jamais filmée, très peu photographiée, elle ne peut que quitter à jamais l'Histoire de la danse. Ou du moins, elle était censée...

En 1955, Robert Joffrey s’entretient par hasard avec Marie Rambert, assistante de Nijinski en 1913. Dès lors, cette chorégraphie disparue l’obsède. Mais comment la restituer? La réponse arrive seize ans plus tard, grâce à sa rencontre avec une étudiante en art, Millicent Hodson. Spécialiste des Ballets Russes, elle s’aventure dans un long travail de recherche au cotés de Kenneth Archer, spécialiste de Nicolas Roerich, décorateur du Sacre… Ils parcourent le monde entier, à la recherche de tous les témoins possibles : danseurs, musiciens, techniciens, spectateurs… Et de tous les documents disponibles, dont les critiques très négatives mais très descriptives de la presse ; les soixante-dix dessins de Valentine Gross-Hugo, reproductions précises des décors et des costumes ; les partitions de Stravinski et Marie Rambert, annotées de quelques précisions chorégraphiques. Marie Rambert avait même dansé quelques mouvements devant Millicent. En septembre 1987, grâce au remarquable travail des deux chercheurs, Le Sacre du Printemps de Nijinski renaît enfin, sous les pas des danseurs du Joffrey Ballet. Et en 1990, il conquiert à nouveau le Théâtre des Champs Elysées…

10 septembre 2010 : les Ballets de Monte-Carlo présentent à la Maison de la Danse ce Sacre du Printemps. Eux-mêmes sont les lointains descendants des Ballets Russes, disparus en 1929, refondés en 1932 et successivement nommés Ballets Russes de Monte-Carlo, Ballets de Monte-Carlo jusqu’à leur disparition en 1963. Ce n’est qu’en 1985 que l’actuelle troupe est fondée, à l’initiative de S.A.R. la Princesse de Hanovre, selon la volonté de la défunte S.A.S. la Princesse Grace de Monaco.

Photo: Christian Ganet


  • Le 11 sept.. 2010 09:00 par imbert anouk
    Merci pour ce petit rappel historique sur l'histoire incroyable d'un phénomène musical et chorégraphique !!!
    Beau travail d'écriture !
    Encore ...
  • Le 15 sept.. 2010 21:18 par chloé
    Les ballets de Monte-Carlo offrent tout le temps de beaux spectacles, dommage d'avoir loupé leur version du Sacre du Printemps.

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